Le Ma-Aï, tient une place centrale et fondamentale dans le Budo et
dans l'entraînement de tous les arts de combat. C'est la distance qui
sépare et qui unit les deux protagonistes lors d'une confrontation.
Deux kanji composent le terme Ma-Aï :
Ma, 閒 qui signifie distance, intervalle, entre, interstice,
espace.
Aï, 合 qui signifie union, réunir, harmonie.
Phonétiquement, Ma-aï s'écrit « Mawaï », où le w se prononce
« ou ».Dans la langue japonaise courante deux kana sont
ajoutés : 間に合う pour donner le sens de « arriver à temps, être à
l'heure ».
Etymologie des kanji.
Les deux composés extérieurs du
caractère Ma 閒 représentent une porte à deux
battants, la graphie centrale représente la lune. Au
fil du temps les scribes ont déformé le caractère, la graphie du soleil s'est
substituée à celle de la lune.
L'intervalle, l'espace,
l'entrebâillement entre les deux battants de la porte. C'est le vide
(absence de matière) qui permet d'assurer les fonctionnalités de la
porte : plus l'espace entre les deux battants est important, plus grande
sera la permissivité du passage. Même fermée, il subsistera toujours un
interstice entre les deux battants, ce que nous appelons en mécanique le jeu
fonctionnel.
La lune met en exergue
l'entrebâillement de la porte : l'espace qui sépare les deux
battants. La forme apparente de la lune et l'intensité de ses rayons sont
variables au cours du cycle lunaire : la distance, l'intervalle est
variable, changeant, en mouvement.
La nature « yin » de la lune indique également le côté ténu et caché
de « ce qui permet aux choses de fonctionner » c'est à dire le
vide.
Le kanji
« Aï合 » indique que les deux partenaires (ou adversaires)
sont liés et unis par le "Ma" -la distance- qui va varier selon la situation.
De la maîtrise et du jugement du Ma-Aï dépendra l'issue de la confrontation
s'il s'agit d'un combat, de la réalisation d'une technique fluide et naturelle
dans l'étude de l'art martial.
Voir en complément : Kanji « Aï »
合, signification et étymologie.
Ma-Aï et art martial.
Le Ma-aï change constamment dans les relations d'attaque et de défense, il
varie en fonction de l'environnement, de l'espace disponible, de la présence ou
non d'une arme et le cas échéant de sa nature. C'est à la fois l'espace vital
qu'il faut préserver et le vide disponible, où l'action va naître et
s'épanouir.
La perception du Ma-aï est affaire de sensation et d'état d'esprit. Si
l'entraînement régulier permet d'affiner le jugement d'une situation sans
passer par l'intellect - le bon réflexe, la bonne réponse au bon moment -
l'état d'esprit est un élément beaucoup plus difficile à canaliser : la
peur et la confiance en soi dépendent de paramètres propres à une situation
donnée qui sera ressentie de manière plus ou moins stressante, un excès ou une
carence de l'un des deux sentiments va altèrer le jugement.
Aïkido : la technique naît du Ma-Aï.
En fonction de la situation, de la distance, une forme technique – Irimi
Nage, Kote gaeshi, … - sera possible et pertinante ou pas. Le jugement correct
du Ma-Aï va permettre de prendre le centre, de mettre en place les autres bases
(Shiseï, Ki no Nagare, Kimusubi, Atemi, ….) autour des quelles les techniques
d'aïkido seront construites.
La plupart des arts de combat appuient leur stratégie sur une distance de
prédilection, distance rapprochée pour le judo ou plus éloignée pour le karaté
où les techniques de pied sont autorisées. Toutes les variations de distance et
situations sont permises dans la pratique de l'aïkido : de la saise à
l'épaule (kata dori), du poignet (katate dori), aux attaques portées (shomen
uchi, tsuki) jusqu'aux coups de pied. L'exhaustivité des situations possibles
est assurée par l'étude des armes, bokken et Jo.
Maître UESHIBA : "Dire que je vais travailler Ikkyo ou Shi Ho Nage
dénonce une véritable rupture avec le véritable sens de la pratique de l'aïkido
où la technique doit naître du Ma-Aï au moment de l'attaque et engendrer le
déplacement adéquat ».
Ma 閒 où la dimension cachée.
C'est le territoire de tout être vivant,
animal ou humain, de l'espace nécessaire à son équilibre.
On peut facilement observer chez l'animal des comportements destinés à
préserver cet espace vital. La distance de fuite est un automatisme qui se
déclenche lorsqu'un ennemi virtuel pénêtre dans une zone qui est variable selon
les espèces. La distance critique correspond à une zone où le comportement est
situé à la frontière entre l'attaque et la fuite. Selon Hediger (1) , cette
distance critique est si précise qu'elle se mesure en centimètre. Les dompteurs
de fauves - lions, panthères... - manient cette notion avec virtuosité, le
fouet n'est là que pour le spectacle...
Chez l'homme cette dimension devient culturelle. Ainsi, chaque civilisation à
sa manière de concevoir les déplacements du corps, l'agencement des maisons,
les conditions de la conversation, les frontières de l'intimité.
Certaines distances conventionnelles en vigueur de nos jours ont une origine
martiale ancienne. En occident l'habitude de se serrer la main pour se saluer,
implique une distance rapprochée qui interdisait l'utilisation d'une épée ou
d'un sabre tout en contrôlant que la main droite ne portait aucune arme de
poing, par exemple un couteau. Au Japon, le choix s'est porté sur un salut qui
consiste à s'incliner à une distance respectable l'un de l'autre. D'autres
conventions venaient indiquer le caractère belliqueux ou pas de la rencontre.
Par exemple, le pied droit en avant était un signe d'agressivité potentielle
car cette position favorise le dégainage du katana.
Ma 閒 dans la culture japonaise.
Le « Ma », ou intervalle,
est un élément constructif fondamental de l'expérience japonaise de l'espace.
Non seulement il structure les arrangements spaciaux tels que l'architecture,
l'art floral et l'écriture, mais également la musique qui ne s'apprécie que par
les silences qui ponctuent les notes.
Cette virtuosité dans le traitement de l'espace peut être symbolisée par le
jardin du monastère zen de Ryoanji (XV ème siècle), près de Kyoto, l'ancienne
capitale. Le jardin est composé de quinze pierres posées sur une mer de sable.
Quelque soit l'endroit où l'on se place, une des pierres demeure invisible. La
mémoire et l'imagination sont sollicitées en permanence afin de conduire
l'individu à l'endroit précis où il sera en mesure de découvrir quelque chose
par lui même....
(1)Hediger : zoologiste de nationalité suisse (1908-1992)
Sources:
La dimension cachée : Edward T.Hall.
Les idéogrammes chinois ou l'empire du sens : Joêl Bellasen et Wong Wa
(images « lune » et « portail ».
Jardin de Ryoanji : http://fr.ulike.net/Ryōan-ji